Tout comme l'ensemble de ses confrères, le président du Club des retraités de la Belgo vit comme un deuil depuis qu'Abitibi-Bowater a annoncé qu'elle mettra la clé dans la porte de sa division shawiniganaise. Voilà vingt et un ans qu'il a pris sa retraite mais le coup l'a assommé comme s'il l'avait appris en complétant son dernier quart de travail. «Je ne l'avais pas vu venir celle-là. J'en ai les bras coupés. Il y a eu tellement d'investissements et de changements dans cette usine depuis que j'en suis parti que lorsque j'y revenais, je ne reconnaissais plus les lieux.»
Ils y ont passé trente, parfois plus de quarante ans. Plusieurs d'entre eux ont été embauchés au début de la vingtaine alors que l'usine employait plus de 1100 ouvriers. Ils ont quitté avec une tape sur l'épaule un peu avant d'avoir soixante ans, laissant derrière eux un peu plus de 500 travailleurs, la moitié moins qu'à leurs débuts. Ils ont la Belgo tatouée sur le cœur et ils anticipent le moment où il cessera de battre.
«Nous, comme retraités, ça ne change rien à notre situation, explique Léonce Gagné, administrateur au sein du club. Mais ça nous fait quelque chose de penser que l'usine va fermer ses portes, que les gars vont perdre leur job. Ça ne sera pas facile pour eux. Les plus anciens de notre groupe m'appellent pour me dire que ça n'a pas de bon sens.» Pas question pour eux d'évoquer le démantèlement prochain de l'usine, la blessure est encore trop vive pour aborder le sujet.
Ce sentiment de morosité est partagé par l'ensemble des membres du club qui se réunissent une fois par mois dans l'ancien hôtel de ville de Baie-de-Shawinigan. C'était évidemment le sujet de discussion lors de l'assemblée générale annuelle qui s'est tenue il y a quelques jours.
Tous ont leur idée sur les raisons qui ont amené Abitibi-Bowater à tirer un trait sur plus de cent ans d'histoire à Shawinigan. La hausse du dollar canadien; la concurrence sud-américaine où le bois croît huit fois plus vite qu'au Québec; le déclin du papier journal; la fusion avec Bowater! Elles sont toutes vraies mais la majorité des retraités s'entend sur le fait que les vétustes machines à papier de la Belgo ne faisaient plus le poids devant les plus récentes qui équipent les moulins à papier.
«Les nouvelles machines sont presque deux fois plus larges que celles de la Belgo», explique Dionis Morand qui a terminé sa carrière lorsque la pâte chimique a été délaissée au profit de la pâte thermomécanique. «Ça ne me disait rien de recommencer à neuf dans un nouveau département.» Avec quatre autres collègues, il a fondé en 1989 le Club des retraités de la Belgo. Une façon de conserver des liens avec des gens qu'on a côtoyés presque quotidiennement toute notre vie d'adulte. Plus que les membres de sa propre famille pour certains.
Le club bénéficiait de la confiance et du soutien de la direction de la Belgo qui faisait souvent appel à ses membres pour servir de guides lorsque des délégations débarquaient pour visiter l'usine. «On est une quinzaine du club à revenir dans l'usine quelques fois par année. J'y suis allé au début du mois et les gars ont le taquet bas», raconte Dionis Morand.
Tous ces cinq cent et quelque travailleurs feront évidemment autant de candidats potentiels pour le Club des retraités de la Belgo dans quelques semaines mais vous ne trouverez pas un administrateur du mouvement pour s'en réjouir. «Le club va bien sûr continuer d'exister même après la fermeture de l'usine, souligne Léonce Gagné. On espère juste que les gars qui vont perdre leur emploi vont se tourner vers nous, qu'ils ne nous oublieront pas.»
Chose certaine, le 29 février prochain, retraités et ouvriers de la Belgo ne feront qu'un lorsque les machines à papier rendront leurs ultimes sons…
La Belgo tatouée sur le cœur
«Je ne le réalise pas encore. C'est comme si je n'y croyais pas.» La gorge nouée par l'émotion, les yeux embués, perdu dans ses pensées, Dionis Morand ne demanderait pas mieux qu'on lui dise de se réveiller, que ce n'était qu'un cauchemar mais non, les cheminées de la Belgo cesseront définitivement de cracher leur fumée à la fin du mois de février.
- Nombre de fois lu : 990
- Coter
- Haut de page
