Chez l’homme et chez beaucoup d’animaux diurnes, la lumière excite l’hypothalamus par l’intermédiaire des nerfs optiques et, d’une manière moindre, à travers la boîte crânienne. L’hypothalamus, sous l’effet de cette excitation, sécrète une substance véhiculée par le sang jusqu’à l’hypophyse, laquelle joue un rôle important dans la production des gamètes et dans d’autres aspects de la vie, comme l’agressivité. La lumière facilite le fonctionnement des gonades (testicules chez l’homme et ovaires chez la femme), et active les neurotransmissions dopaminergiques et sérotonergiques, un peu comme le fait le cannabis. On sait aussi, depuis peu, qu’elle augmente la production d’hormones masculines. En termes d’action sur l’hypothalamus, le nombre et l’intensité des stimuli visuels de l’environnement complètent le travail amorcé par la lumière proprement dite.
Mais revenons à la pornographie. Sa condamnation ne date pas d’hier, pas plus qu’elle n’est l’apanage de l’Église. Le devin Tirésias fut puni de cécité par la déesse Athéna, pour l’avoir regardée se baigner nue. La phobie de la cécité est depuis longtemps connue des psychiatres, tout comme les fantaisies d’extraction des yeux chez les schizophrènes. On sait comment les mystiques hébreux appellent le diable: Ayin. Ce mot veut dire œil, et aussi hilarité. C’est que les mystiques hébreux, qui emploient le mot connaître pour dire avoir des rapports sexuels avec une femme, ne prennent pas l’œil au sérieux. Ce dernier, au même titre que le diable, n’en a que pour la couche superficielle des choses. L’immense domaine des vérités cachées lui échappe complètement. Les yeux ne peuvent s’ouvrir sur la vérité du monde intérieur, ne peuvent recevoir la lumière divine, qu’en se fermant sur le monde extérieur.
Ce qui est toutefois nouveau, et c’est ce que j’aborde dans Plume de Fauvette, mon plus récent roman, c’est que la science semble vouloir donner raison à l’Église et aux moralistes anciens. Nous sommes en mesure, en effet, d’avancer des hypothèses qui associent à des psychopathologies infantiles ou juvéniles telles que la violence et l’hyperactivité, ou leur possible contrepartie certaines formes de dépression, l’actuelle augmentation dans notre environnement, en nombre et en intensité, des stimuli visuels à caractère sexuel, voire des stimuli visuels dépourvus de toute connotation sexuelle. Car ces derniers, en proliférant, surchargent à eux seuls l’hypothalamus. On peut d’ailleurs penser que l’avènement de plus en plus précoce de la puberté est le reflet, du moins en partie, de cette seule surstimulation visuelle sans connotation sexuelle à laquelle est soumis le cerveau de l’enfant. Déjà, nous savons que la puberté est précoce dans les pays fortement ensoleillés. Et que les Esquimaux, dans la région à nuit polaire prolongée, ont un développement sur le tard de la puberté. Nous connaissons les conséquences de l’absence de stimulation visuelle sur la vie sexuelle des aveugles. Autant de données et d’observations, soit dit en passant, que nous ne saurions dissocier du revers de la main de cette corrélation mathématique, partout dans le monde, entre le taux de suicide et l’allongement des jours.
La lumière est au centre des grands symboles universels. Au commencement, selon la Genèse, Dieu dit: «Que la lumière soit», et la lumière fut. «Plus de lumière encore!» a dit Goethe avant de mourir. La pensée mythique associe aux grands héros des valeurs «solaires», et le dieu suprême de l’Afrique noire et des Aztèques personnifie le soleil. La lumière est pour Steinbeck l’autre nom de la conscience. Un de ses personnages dira : « Ce n’est pas vrai que la lumière vous fait mal aux yeux. Dans le fond, vous avez peur. » Nous savons, depuis notamment les travaux d’Eibl-Eibesfeldt, que le langage du regard humain est à lui seul lié de près aux conditions de l’éclairement et aux stimuli visuels.
Je n’invente rien en disant que la dilatation des pupilles est sans commune mesure avec ce qu’elle était il y a cinquante ans. On est loin du temps où le seul spectacle de la nature divertissait les gens. Notre environnement visuel est passé du noir et blanc et d’un nombre plutôt stable de stimuli à un excès de couleurs et de stimuli nouveaux. En ajoutant à ces stimuli ceux à caractère sexuel, toujours plus nombreux, eux aussi, et d’un réalisme inédit, on voit se dessiner, surtout chez le garçon à l’époque de la puberté, un hypothalamus bombardé comme jamais dans l’évolution de l’espèce humaine. D’accord, il se peut que l’enfant soit génétiquement programmé pour bloquer les stimuli visuels qui, trop nombreux ou trop intenses, menacent son intégrité physique et psychologique. De même qu’il se peut que, contrairement à l’estomac, au foie ou à une éponge, qui ont tous leur niveau de saturation, l’hypophyse soit un organe capable d’en prendre, comme on dit. Autre possibilité : cette forme d’apprentissage qu’est l’habituation, et qui consiste en la disparition graduelle d’une réponse à la présentation répétée ou prolongée du stimulus l’ayant déclenchée. Sauf qu’une habituation permanente aux stimuli visuels à caractère sexuel irait dans le sens de l’extinction de l’espèce humaine.
Faut-il bannir la pornographie? L’effacer, ne fût-ce que pour des raisons strictement scientifiques, du champ visuel déjà encombré de nos jeunes gens ? Car n’oublions pas ceci : les stimuli visuels à caractère sexuel, qui commandent pour ainsi dire la fonction de reproduction, et donc la réaction contre l’extinction de l’espèce, sont parmi ceux auxquels l’homme est le plus réceptif. Nous savons d’autre part que le rôle des stimuli visuels dans le rapprochement sexuel est plus important pour l’homme que pour la femme. Il est différent, en tout cas. Le garçon est excité par la vue d’une personne, d’une rondeur de l’anatomie féminine, d’une photo, et j’en passe. Il ne peut désirer sans voir ou sans mettre en images l’objet de son désir. Plusieurs études, conduites majoritairement par des chercheurs de chez nous (Crépault et al.), montrent d’ailleurs que les rêves éveillés à contenu érotique sont significativement plus fréquents chez les hommes que chez les femmes, surtout à l’adolescence. Cette loi du développement est aussi implacable qu’une loi de la physique.
La prolifération des stimuli visuels à caractère sexuel ne fait pas qu’amplifier celle des stimuli visuels dépourvus de toute connotation sexuelle, ne fait pas que heurter la morale traditionnelle, ne fait pas que rendre incassables les stéréotypes sexuels : nous avons lieu de croire qu’elle agit comme le tabac, l’alcool et la drogue, et comme plusieurs médicaments, en créant, surtout chez le garçon, une dépendance autodestructrice. D’où la question: l’Église et la science, qui s’entendent généralement pour condamner la gourmandise et l’alcoolisme, et même la paresse, peuvent-elles s’entendre pour condamner la pornographie?
Je ne puis m’empêcher, en terminant, d’évoquer les nombreuses études de type factoriel qui associent la santé physique et mentale à la foi religieuse. Se pourrait-il que ces études en arrivent à démontrer que la variable déterminante, inconnue à ce jour et plutôt intrigante, est l’estime de soi induite par l’idéal de pureté sexuelle et de fidélité en amour que valorisent les religions?
- André Pronovost
Pornographie: et si la science donnait raison à l’Église?
Plus jeune, à l’Université du Québec à Montréal, dans le cadre de mes études en psychologie animale, j’ai montré l’importance des conditions d’éclairement dans l’agressivité liée à la défense territoriale de Xyphophorus helleri, un poisson combatif pour qui les stimuli visuels revêtent une importance capitale. Mes réflexions sur la pornographie, ou sur la prolifération dans notre environnement des stimuli visuels à caractère sexuel, découlent de ces lointains et fascinants travaux.
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