En cette même journée, les inquiétants craquements de la toiture de mon camp au Lac La Tuque, qui n’en peut plus de soutenir près de cinq pieds de neige, forcent l’ami lavalois Richard Béliveau et votre scribouillard à son déneigement à la pelle.
Le poêle à combustion lente chauffe à plein régime et n’arrive pas à faire disparaître de la porte patio les arabesques sculptées aléatoirement par le froid et le vent qui s’unissent pour punir l’homme du réchauffement de la terre qu’il provoque par son insouciance et l’appât du gain. La souffleuse à neige, ni à bras ni électriquement, ne fait d’effort pour démarrer et accomplir sa tâche dans une neige pourtant parfaitement immaculée qui me rappelle la pureté de mon enfance. Comme dans un igloo, avec difficulté, une fois débarrassés de ses pellicules de flocons blancs, nous entrons la souffleuse dans le camp près du poêle et la déposons sur un tapis. Trois heures plus tard, le goût de jouer dehors lui était revenu et nous permit de se frayer un chemin jusqu’à la remise pour y quérir l’échelle indispensable pour grimper sur la toiture du camp.
Il faut dire que tôt le matin, précisément à huit heures, le résident Yvon Tremblay salue traditionnellement les habitants du Lac par un retentissant cocorico sur les ondes du radio émetteur, le CB, Canal 23. Mais ce matin du 16 janvier, le coq s’est tu. Certains citoyens de l’arrière forêt de Félix Leclerc ont prétendu que l’impayable coq Yvon Tremblay ne s’était pas gargarisé le gosier avec de l’huile synthétique et qu’il s’était gelé la tuyauterie humaine, incapable de faire des gorges chaudes comme à l’habitude.
Pas de motoneige sur le lac et tous les résidents qui ont l’habitude de se visiter les uns les autres n’avaient qu’une activité de survie en tête, se chauffer adéquatement. Nicole Bertrand et Paulo Dufour ont admis n’avoir jamais autant brûler de bois de chauffage. Quant au tandem Richard Béliveau et André Perreault, la décision fut prise, bien habillés, d’aller sur le toit du camp pour le débarrasser de son amas neigeux devenu trop périlleux pour sa structure.
Habillés comme des astronautes, munis de bottes Sorel à -100 degrés F, nous grimpons sur le toit conscient que le travail de déneigement exigerait pas moins de quatre heures d’effort modéré mais continu.
Aux vingt minutes, il fallait regagner l’intérieur du camp pour se refaire une santé calorifique. En temps normal ce qui devait exiger quatre heures d’ouvrage se réalisa sur deux jours. Personnellement, j’en fus quitte pour une engelure au gros orteil du pied gauche demeurée sensible et douloureuse les trois jours suivants. Sur le toit de l’Everest du Fret, les babines meurtries par la froidure glaciale nous avons été forcés de parler le langage Inuktitut, un dialecte des esquimaux.
Quand le froid attendritDans un ciel bleu glacial, il n’est pas possible d’y voir une hirondelle sans croire qu’on hallucine. En ville, par des froids aussi sévères, il est possible de voir des oiseaux dans le malheur, mendiants, clochards et sans-abri.
Cette aberration devrait nous glacer les os d’horreur et de répulsion. Il n’y a pas plus grande froideur humaine que leur glaciale solitude alliée à notre aussi froide indifférence. En tout temps, garde La Tuque au cœur; par une vague de froid aussi cruel, enfonce la tuque jusqu’aux oreilles. Ce récit est une histoire vécue et non un conte à la Bryan Perro. Le premier provient de l’ère glacière, le second provoque des frissons à l’imaginaire.
